La vision du monde de Balzac et de Schopenhauer par : René-Alexandre Courteix L’HARMATTAN, 2019 (251 pages) 27 € - COMMANDER
Deux penseurs

ÉLÉMENTS BIOGRAPHIQUES COMPARATIFS

Extrait du livre: La vision de Balzac et de Schopenhauer Pages 13 et 14

Bien entendu, il s’agit de s’attacher aux œuvres et non aux personnes. Il n’est cependant pas sans intérêt de mentionner quelques points de repère à propos des vies de l’un et de l’autre, d’examiner si un contact aurait pu s’établir entre eux, s’ils auraient pu avoir connaissance de leurs œuvres respectives, d’avoir enfin une vue générale sur le contexte historique de leurs existences. Ils sont parfaitement contemporains.

Arthur Schopenhauer est né à Dantzig en février 1788, soit un peu plus de dix ans avant Balzac, et il est mort dix ans après lui, en septembre 1860. Ont-ils entendu parler l’un de l’autre ? Balzac cite plusieurs philosophes allemands du dix-huitième et du début du dix-neuvième siècle, parmi lesquels Leibniz, dont il a lu les œuvres, Kant et aussi Fichte et Schelling. Il a une certaine connaissance de la philosophie allemande de cette époque. Cependant les citations qu’il produit attestent rarement d’une connaissance directe des textes (il ne connaît pas l’allemand et se différencie à cet égard du polyglotte Schopenhauer). La plupart des informations qu’il possède sur la philosophie allemande lui sont fournies par des intermédiaires dont le principal est l’un de ses anciens condisciples du collège de Vendôme où il a été pensionnaire, Barchou de Penhoën, devenu l’un des spécialistes français de la philosophie allemande. Balzac ne s’est d’ailleurs guère livré à une discussion détaillée des œuvres des philosophes allemands et lorsqu’il le fait c’est souvent en en déformant le sens ou en les utilisant dans ses romans à des fins souvent humoristiques, notamment lorsqu’il s’agit de Kant. Quoiqu’il en soit, Schopenhauer n’est jamais cité dans La Comédie humaine, pas plus qu’il ne l’est dans les nombreux autres écrits de Balzac.

Il n’y a rien d’extraordinaire à cela. L’un des drames de la vie de Schopenhauer a été l’échec en Allemagne même de son principal ouvrage, Le Monde comme volonté et comme représentation, écrit entre 26 et 30 ans et paru en 1819 pour sa première édition, suivie d’une deuxième édition en 1844, comportant un supplément de commentaires. Or, l’édition de 1844 connut le même échec que la première. Il en a été de même de ses autres ouvrages, notamment De la Volonté dans la Nature, paru en 1836, ou des deux mémoires qu’il présenta à deux sociétés des sciences étrangères. L’un d’entre eux sur La liberté du vouloir humain a été couronné par la Société royale de Norvège en 1839, tandis que la société danoise se déclara heurtée par les termes jugés injurieux employés par Schopenhauer pour stigmatiser la philosophie de Hegel. Jusqu’en 1852, Schopenhauer est resté largement ignoré en Allemagne, en dehors d’une partie de la critique philosophique. Il est resté pratiquement inconnu au delà même de 1852 en France où ses ouvrages n’avaient pas été traduits.

Ses premiers succès en Allemagne correspondent à la parution en librairie des Parerga und Paralipomena en 1851, succès qui ont entraîné à leur suite ceux du Monde comme volonté et comme représentation qui sera traduit en français en 1852. Schopenhauer a alors 63 ans. Balzac, lui, est mort depuis août 1850. Le seul trait d’union possible fort indirect entre les deux écrivains aurait pu être Goethe. Goethe connaissait personnellement le jeune

Schopenhauer par l’intermédiaire de sa mère à un moment où l’un et l’autre vivaient à Weimar. Il admirait la profondeur de son esprit ayant probablement l’intuition de ce qu’il allait devenir. Goethe, alors dans les dernières années de sa vie, avait eu en main les premiers ouvrages de Balzac et il en a parlé en termes fort élogieux, notamment de La Peau de chagrin, paru en août 1831. Balzac n’a jamais connu personnellement Goethe, mort en 1832, mais Goethe est devenu une référence de La Comédie humaine. Il lui est rendu hommage dans l’Avant-propos de 1842, grand texte préfaciel dans lequel Balzac indique le sens de son œuvre. Finalement, il n’est pas impossible que Goethe ait parlé de Balzac au jeune philosophe qu’était encore Schopenhauer, jeune et cependant peu révérencieux à l’égard de l’icône qu’était devenu Goethe à la fin de son existence. Mais c’est surtout Schopenhauer, lui-même, qui a pu connaître les ouvrages de Balzac parce qu’il se tenait très au courant de la production littéraire européenne et notamment française où Balzac a de plus en plus occupé une place importante. Il faut rappeler par ailleurs son excellente connaissance de la langue française. Pour autant, il semble qu’aucune trace n’existe d’un témoignage quelconque de Schopenhauer, tant sur la personne de Balzac que sur La Comédie humaine.

Balzac aurait pu faire sienne cette réflexion de Schopenhauer :
« La vie est un dur problème et j’ai résolu de consacrer la mienne à y réfléchir. »

L'auteur

Docteur en droit et Docteur ès lettres de l’Université de la
Sorbonne de Paris, diplômé de l’Ecole des langues orientales (russe), René-Alexandre Courteix est l’auteur de trois livres et de divers articles sur des aspects politiques et philosophiques de l’œuvre de Balzac.

"« Au long d’analyses justes et nuancées sur l’histoire de la Révolution, on entrevoit une lecture très actuelle sur le désenchantement du monde »"
  • Bernard Plongeron
  • La Revue ‘’Etudes’’ - décembre 1997
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